Quatorze barrages sur le Mékong, et un fleuve plus haut de 4 mètres en mars à Luang Prabang

Douze barrages en service sur le cours chinois, deux au Laos, d'autres en chantier : le Mékong est aujourd'hui un fleuve très aménagé. Ce que l'on sait de leurs effets, chiffres et sources à l'appui.

Vue aérienne d'un barrage hydroélectrique en béton et de sa retenue d'eau verte, entre des collines à la terre rouge

Photo : Quang Nguyen Vinh sur Pexels

Combien de barrages y a-t-il sur le Mékong ?

Sur le cours principal, la Mekong River Commission compte douze barrages en service en Chine, où le fleuve s'appelle Lancang[1]. Le dernier mis en service est celui de Tuoba[1]. Plus bas, deux barrages fonctionnent au Laos : Xayaburi depuis octobre 2019 et Don Sahong depuis janvier 2020[3]. Ce sont les seuls du cours principal en aval de la Chine.

Il faut y ajouter les affluents. Dans le bassin inférieur (Laos, Thaïlande, Cambodge, Vietnam), la MRC recense 88 centrales hydroélectriques en service, 20 en construction et 14 en projet, cours principal compris[1]. Le Laos en porte l'essentiel : plus d'une centaine de barrages en comptant les affluents[5].

Les barrages en chantier et en projet sur le Mékong

Au Laos, le barrage de Luang Prabang (1 460 MW) était achevé à 72 % en juillet 2026, pour une mise en service prévue en 2030[4]. L'UNESCO n'en demande pas l'arrêt, mais suit ses effets sur la ville classée au patrimoine mondial, à environ 25 kilomètres en aval[14]. Le chantier de Pak Beng (912 MW) en est aux travaux préparatoires, pour une mise en service annoncée en 2033[5]. Celui de Sanakham, près de la frontière thaïlandaise, est le seul dossier encore en consultation à la MRC[2].

En juillet 2026, le Laos et le Myanmar ont signé un accord pour étudier un barrage de 2 790 MW sur le tronçon où le fleuve les sépare[7]. Le Cambodge, lui, a suspendu en 2020 tout barrage sur le cours principal jusqu'en 2030, ce qui gèle les projets de Stung Treng et de Sambor[6].

Les barrages du cours principal du bas Mékong, d'amont en aval
BarragePaysPuissanceOù en est-il ?
Projet frontalierLaos et Myanmar2 790 MWAccord pour une étude signé en juillet 2026[7]
Pak BengLaos912 MWTravaux préparatoires ; mise en service annoncée en 2033[5]
Luang PrabangLaos1 460 MWEn construction, achevé à 72 % en juillet 2026 ; mise en service prévue en 2030[4]
XayaburiLaos1 285 MWEn service depuis octobre 2019[16]
Pak LayLaos770 MWEn projet, électricité vendue à la Thaïlande ; début des travaux non confirmé[18]
SanakhamLaos684 MWConsultation préalable de la MRC en cours[2][15]
Don SahongLaos260 MWEn service depuis janvier 2020[3][17]
Stung TrengCambodgenon arrêtéeSuspendu jusqu'en 2030[6]
SamborCambodgenon arrêtéeSuspendu jusqu'en 2030[6]
Situation en octobre 2026, puissance installée prévue. Ne figurent pas : les douze barrages chinois, ni les projets de Pak Chom, Ban Koum et Phou Ngoy, dont le statut récent n'est pas confirmé.
CHINEMYANMARTHAÏLANDELAOSCAMBODGEVIETNAMProjet Laos-MyanmarVientianePakséLuang PrabangJinghongPak BengLuang PrabangXayaburiPak LaySanakhamDon SahongStung TrengSambor+ 11 en amont, en ChineNatural Earth CHINETHAÏLANDELAOSCAMBODGEVIETNAMProjet Laos-MyanmarVientianePakséLuang PrabangJinghongPak BengLuang PrabangXayaburiPak LaySanakhamDon SahongStung TrengSambor+ 11 en amont, en ChineNatural Earth
  • En service
  • En chantier ou travaux préparatoires
  • En projet ou en consultation
  • Suspendu jusqu'en 2030
  • Projet sans site arrêté

Positions arrondies d'après Global Energy Monitor et Wikipedia, ramenées sur le tracé du fleuve. Statuts d'octobre 2026, détaillés dans le tableau. Fond de carte : Natural Earth.

Pourquoi construire des barrages sur le Mékong ?

Pour le Laos, l'hydroélectricité est d'abord une exportation. Le pays vend environ 80 % de son électricité à ses voisins, ce qui lui rapporte environ 2,6 milliards de dollars, une ressource importante pour l'un des pays les plus pauvres de la région[19]. Les barrages du cours principal vendent surtout à la Thaïlande[5].

La demande des voisins augmente. Le Vietnam, qui a importé environ 1,5 GW du Laos en 2025, veut porter ce chiffre à au moins 8 GW en 2030. Le Cambodge importe environ 200 MW, produits par Don Sahong, et prévoit d'atteindre 3 GW en 2030. Singapour reçoit 200 MW d'électricité laotienne depuis janvier 2026[19]. Pour ces pays, c'est une électricité qui ne brûle ni charbon ni gaz ; pour les riverains du fleuve, ce sont les effets décrits plus bas.

Les barrages retiennent les sédiments du Mékong

Les barrages retiennent le limon que le fleuve transporte. À l'entrée du delta, la charge en suspension est passée de 100 à 160 millions de tonnes par an avant les barrages à environ 43 millions de tonnes, et la cascade chinoise en piège à elle seule environ 86 %[8]. Or ce limon nourrit les rizières et compense l'enfoncement naturel du delta.

Sédiments en suspension à l'entrée du delta, en millions de tonnes par an
Charge en suspension Avant les barrages : 100 à 160 Mt/an Ère des grands barrages : 43 Mt/an

Source [8]

Les barrages chinois ont-ils aggravé les sécheresses ?

De 2019 à 2021, le Mékong est tombé à ses plus bas débits depuis plus de soixante ans[9]. En 2020, une étude du cabinet Eyes on Earth, financée par les États-Unis, a conclu que les barrages chinois avaient retenu de l'eau pendant la sécheresse ; la MRC en a contesté la méthode[10]. Dans son rapport de 2022, elle attribue la crise d'abord au manque de pluie, tout en reconnaissant que les barrages amont modifient le régime du fleuve : plus d'eau en saison sèche, moins en saison des pluies[9].

Depuis novembre 2020, la Chine transmet à la MRC les niveaux de deux de ses stations toute l'année, et non plus seulement pendant la mousson[13].

Les barrages ont-ils changé le niveau du Mékong ?

Oui, et les relevés de la MRC permettent de le mesurer. Ses stations notent le niveau du fleuve depuis des décennies : nous avons comparé les moyennes mensuelles de trois d'entre elles avant et après les grands barrages[20]. Ce sont des hauteurs à l'échelle de chaque station : elles se comparent d'une période à l'autre, pas d'une station à l'autre.

Le changement le plus net est à Luang Prabang. De 2010 à 2018, le fleuve y descendait en mars autour de 4,5 m ; de 2020 à 2025, il reste vers 8,8 m, soit 4,4 m de plus, alors que la crue d'août n'a presque pas bougé, autour de 12 m. L'écart entre les basses et les hautes eaux est passé de 7,4 m à 3,3 m[20]. La retenue de Xayaburi, mise en eau en 2019 en aval, remonte jusqu'à la ville : dès février 2020, la MRC notait que le niveau à Luang Prabang restait proche de son maximum sous l'effet du barrage[21].

Niveau moyen du Mékong à Luang Prabang, en mètres à l'échelle de la station
Mars, saison sèche 2010-2018 : 4,5 m 2020-2025, après Xayaburi : 8,8 m
Août, crue 2010-2018 : 11,6 m 2020-2025, après Xayaburi : 12 m

Source [20]

En amont, à Chiang Saen, la station thaïlandaise la plus proche de la Chine, c'est la cascade chinoise qui joue. Ses deux plus grandes retenues, Xiaowan et Nuozhadu, sont entrées en service en 2010 et en 2014 ; elles stockent l'eau de la mousson et la relâchent en saison sèche, selon la télévision d'État chinoise[22]. À Chiang Saen, le fleuve est en mars 1,1 m plus haut qu'en 1990-2009, et la crue d'août 1,7 m plus basse : l'écart annuel a été divisé par deux, de 4,7 m à 2,3 m[20]. C'est le « plus d'eau en saison sèche, moins en saison des pluies » que décrit la MRC[9].

Niveau moyen du Mékong à Chiang Saen, en mètres à l'échelle de la station
Mars, saison sèche 1990-2009 : 1,6 m 2015-2025 : 2,7 m
Août, crue 1990-2009 : 6,2 m 2015-2025 : 4,5 m

Source [20]

Au Cambodge, l'effet s'atténue. À Kratie, la crue de septembre culmine en moyenne à 17,3 m en 2020-2025, contre 19,2 m en 1990-2009, et l'étiage de mars est un peu plus haut, à 7,2 m contre 6,4 m : l'écart annuel dépasse encore 10 m[20]. Sur ces six années, qui comptent les sécheresses de 2020 et 2021, la part des barrages et celle du manque de pluie ne se séparent pas[9].

Ce que les barrages et le sable changent au Tonlé Sap

Le Tonlé Sap se remplit quand le Mékong en crue remonte la rivière vers le lac. En 2020 et 2021, ce volume n'a atteint que 58 % puis 51 % de la moyenne[9]. Une étude publiée en novembre 2025 attribue l'essentiel de la baisse non pas aux barrages seuls, mais à l'abaissement du lit du fleuve, creusé par l'extraction de sable et privé des sédiments retenus en amont : le volume qui remonte vers le lac aurait diminué de 40 à 50 % entre 1998 et 2018[11].

Barrages et pêche sur le Mékong

Les barrages coupent les routes des poissons migrateurs. Selon une étude reprise par le WWF, les barrages du bassin feraient perdre 23 à 39 % de la pêche de capture ; avec les onze barrages prévus sur le cours principal du bas Mékong, les pertes atteindraient environ 44 % au Cambodge et 42 % au Vietnam[12]. Ce sont des projections, qui dépendent des barrages réellement construits.

Ce que les barrages changent pour un voyage sur le Mékong

Le slow boat de Huay Xai à Luang Prabang descend le tronçon où sont prévus les barrages de Pak Beng et de Luang Prabang. Le projet de Pak Beng comprend une écluse et une passe à poissons[5]. À Luang Prabang, le barrage se construit à environ 25 kilomètres au nord de la ville : bateaux de passagers et cargos jusqu'à 500 tonnes franchiront son écluse en une quarantaine de minutes, et la retenue doit rester sous 310 mètres d'altitude pour épargner la ville classée[4].

Plus au sud, Don Sahong barre l'un des bras du fleuve dans les 4 000 îles, au Laos[17]. Le Cambodge, lui, n'a aucun barrage sur le cours principal : de Stung Treng au delta, le fleuve reste libre au moins jusqu'en 2030[6].

Qui décide des barrages sur le Mékong ?

Le Cambodge, le Laos, la Thaïlande et le Vietnam ont créé la Mekong River Commission en 1995. Tout projet sur le cours principal du bas Mékong passe par une consultation préalable entre ces quatre pays. Elle ne vise ni à approuver ni à rejeter le projet, mais à chercher un accord sur ses conditions[15]. Cinq consultations ont été conclues, pour Xayaburi, Don Sahong, Pak Beng, Pak Lay et Luang Prabang ; celle de Sanakham est en cours[2]. La Chine et le Myanmar n'en sont pas membres.

Questions sur les barrages du Mékong

Quelle puissance produisent les barrages du bas Mékong ?
Selon la Mekong River Commission, les 88 centrales en service dans le bassin inférieur, affluents compris, totalisent plus de 13 000 MW. Si tous les projets en construction et en projet aboutissent, la puissance atteindrait environ 27 300 MW. Le Laos en porte la plus grande part.
Combien coûte le barrage de Luang Prabang ?
Environ 5 milliards de dollars, selon le bilan présenté par les ministres laotien et thaïlandais en juillet 2026. Il doit fournir de l'électricité au Laos et à la Thaïlande.

Sources

  1. Mekong River Commission, « Hydropower » : barrages en service sur le cours chinois, centrales du bassin inférieur , page non datée, consultée le 8 octobre 2026
  2. Mekong River Commission, « PNPCA Prior Consultations » : consultations préalables conclues et en cours , consultée le 8 octobre 2026
  3. Radio Free Asia, « Two Large Mekong River Dams in Laos to Start Operations by End of Year » (Xayaburi, Don Sahong) , 15 octobre 2019
  4. The Nation, « Luang Prabang hydropower project advances to 72% completion » , 21 juillet 2026
  5. Radio Free Asia, « Satellite imagery shows work underway on Laos' latest large Mekong River dam » (Pak Beng) , 6 août 2026
  6. VOA, « Cambodia halts hydropower construction on Mekong River until 2030 » , mars 2020
  7. The Star, « Laos, Myanmar ink deal to study 2,790MW Mekong hydropower project » , 8 juillet 2026
  8. Chua et al., « Can restoring water and sediment fluxes across a mega-dam cascade alleviate a sinking river delta? », Science Advances , 1er mai 2024
  9. Water Power Magazine, « MRC says bold actions needed to address low Mekong flows » (rapport de la MRC sur les basses eaux 2019-2021) , 18 janvier 2022
  10. Al Jazeera, « China's dams exacerbated extreme drought in lower Mekong: Study » (étude Eyes on Earth et réponse de la MRC) , 24 avril 2020
  11. Le et al., « Sand-mining-driven reduction in Tonle Sap Lake's critical flood pulse », Nature Sustainability (communiqué de l'université de Newcastle) , novembre 2025
  12. Hughes, K. et al., WWF et 25 organisations, « The Mekong's Forgotten Fishes » (cite Ainsworth et al., 2022) , 2024
  13. Open Development Mekong, « China commits to share year-round water data with Mekong River Commission » , octobre 2020
  14. UNESCO, Comité du patrimoine mondial, décision 48 COM 7B.16 (Ville de Luang Prabang) , 48e session, 2026
  15. Mekong River Commission, « Sanakham Hydropower Project » : principe de la consultation préalable , mai 2020
  16. Kaohoon International, « EGCO Commences the COD of 1,285MW HPP in Xayaburi » (mise en service commerciale de Xayaburi) , octobre 2019
  17. Mekong River Commission, « Don Sahong Hydropower Project » : puissance et site , page non datée, consultée le 8 octobre 2026
  18. Powerline, « J-POWER and Hazama Ando join 770 MW Pak Lay hydropower project in Laos » , 30 avril 2026
  19. Bangkok Tribune (reprise de Dialogue Earth, T. Roney), « Explainer: How Laos' role as Southeast Asia's "battery" is changing » , 13 septembre 2026
  20. Mekong River Commission, portail de données, séries « Water Level » (relevés manuels) des stations de Chiang Saen, Luang Prabang et Kratie ; moyennes mensuelles calculées par nos soins , relevés consultés le 11 octobre 2026
  21. Mekong River Commission, « Weekly Dry Season Situation Report for the Mekong River Basin », semaine du 18 au 24 février 2020 (repris par ReliefWeb) , 25 février 2020
  22. CGTN (télévision d'État chinoise), « Why has China built dams along the Lancang River? » , 23 juillet 2020, mis à jour le 25 août 2020

Pierre-Marie Coupry

Rédacteur en chef de Bon Plan Voyage, où il publie depuis 2012. Il vérifie chaque information pratique auprès des sources officielles et relit tout avant publication.

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Le fleuve et ses barrages

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